300 000 photos : mort de Jean Trolez, le photographe qui possédait la mémoire visuelle du Gabon | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

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Pendant plus d’un demi-siècle, Jean Trolez a arpenté le Gabon, appareil en bandoulière, sans mission officielle ni posture héroïque, mais avec une obsession tranquille : garder trace. Des villages de brousse aux rues de Libreville, des fêtes de l’indépendance aux mutations urbaines, il a fixé ce que le pays fut, avant que le temps, l’oubli ou la négligence ne l’effacent. Disparu le 13 janvier 2025 à Concarneau, à 86 ans, Jean Trolez laisse derrière lui bien plus qu’un œuvre photographique : une mémoire visuelle irremplaçable, partiellement détruite, mais toujours vivante dans les regards de ceux qui savent ce que ses images racontent vraiment.

Jean Trolez, l’homme qui a photographié le Gabon avant que le temps n’efface tout. © GabonReview (montage)

 

Il est mort loin des rives de l’Ogooué, là où tout avait commencé sans qu’il le sache vraiment. Jean Trolez s’est éteint le 13 janvier 2025 à Concarneau, dans le Finistère (Bretagne – France), à l’âge de 86 ans. Avec lui disparaît une mémoire visuelle patiemment construite, parfois mutilée, jamais reniée : celle d’un Gabon saisi sur plus d’un demi-siècle, à hauteur d’homme, loin des postures officielles et des récits figés.

Septembre 2013 : Jean Trolez offrant son premier album à la municipalité de Melgven, petite commune rurale du département du Finistère. L’ouvrage est consultable à la bibliothèque municipale. © D.R.

Né en 1940 à Melgven, en Bretagne, Jean Trolez arrive au Gabon en 1964 comme volontaire du progrès. Il n’est alors ni photographe reconnu ni artiste en devenir, mais ajusteur de formation, technicien de précision propulsé dans un pays en pleine construction. Le destin l’écarte vite des ateliers : un «ciné-bus», des projections itinérantes, des pistes rouges et des villages traversés au crépuscule. C’est là, presque par effraction, que la photographie s’impose à lui. Il photographie d’abord comme on respire : pour ne pas oublier, pour comprendre.

Du ciné-bus aux cartes postales : la fabrique d’un regard

Des fêtes de l’indépendance à Mouila aux scènes de brousse, des premières images de Libreville aux routes minières de Moanda où il travaille pour la Comilog, son regard s’aiguise. Formé ensuite à Grenoble, il revient au Gabon en 1970 et ouvre son studio, Tropic Photos, puis Tropic Color. À partir de là, l’aventure devient méthode : cadrer, éditer, diffuser. Jean Trolez devient le premier éditeur de cartes postales en couleur du Gabon. Plus de 900 au total. Paysages, faune, gestes quotidiens, villages pygmées, villes en mutation : il documente sans ‘exotiser’, archive sans sacraliser.

Il photographie les visites officielles, passe par la Présidence, immortalise Albert Schweitzer, capte les coulisses d’un pays qui se transforme. Mais il ne se vit jamais comme un père fondateur. Il se disait témoin. Et c’est peut-être là sa plus grande justesse.

Archives meurtries, mémoire debout

La vie ne l’épargnera pas. Un incendie en 1992 détruit une partie de ses archives. Puis, en 2015, la perte irréparable : près de 300 000 photographies et disques durs anéantis lors d’un déguerpissement. Un trou noir dans la mémoire nationale. Jean Trolez encaisse, sans emphase, avec cette dignité rugueuse des hommes qui savent que le temps ne rend rien.

Revenu en Bretagne, il laisse derrière lui des milliers d’images encore en circulation, seize timbres postaux, des livres, et surtout un legs invisible : la preuve qu’un pays se raconte aussi par les marges, les silences et les détails.

Jean Trolez n’était ni Gabonais ni tout à fait étranger. Il était ce passeur discret qui, pendant plus de cinquante ans, a regardé le Gabon changer, et l’a fixé, pour nous, dans la lumière fragile du souvenir.