Manganèse : le Gabon peut-il briser la malédiction des promesses industrielles jamais tenues ? | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

Manganèse : le Gabon peut-il briser la malédiction des promesses industrielles jamais tenues ? | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

 

À coups de décrets et de partenariats internationaux, le Gabon jure qu’il ne sera plus le simple grenier minéral des grandes puissances. À partir du 1er janvier 2029, l’exportation de manganèse brut sera interdite. Derrière cette décision radicale se cache une promesse de souveraineté industrielle… mais aussi une série de défis titanesques qui pourraient transformer l’ambition en illusion. Le pays a-t-il réellement les moyens d’imposer sa volonté aux multinationales ? Les usines annoncées verront-elles le jour ou ne resteront-elles que des mirages de conférence de presse ? Et surtout, cette «révolution minière» profitera-t-elle aux Gabonais ou aux partenaires étrangers qui convoitent déjà l’or gris du Haut-Ogooué ? Ébauche d’analyse lucide…

Entre le minerai noir et l’usine rêvée, le Gabon joue son avenir en clair-obscur. © GabonReview

 

Le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse, avance à marche forcée vers un tournant décisif : celui de l’industrialisation minière. L’annonce est tonitruante, presque provocatrice : dès 2029, plus aucun kilogramme de minerai brut ne devra quitter le pays sans avoir été transformé. Une stratégie de rupture, applaudie par certains comme un acte de souveraineté, dénoncée par d’autres comme une fuite en avant dans un pays qui peine encore à dompter ses infrastructures et à maîtriser ses coûts énergétiques. L’équation est simple : si Libreville réussit, le Gabon s’affirmera comme une puissance industrielle régionale. S’il échoue, il restera prisonnier de ses contradictions.

Une stratégie nationale au compte à rebours

L’interdiction des exportations brutes dès 2029 n’est pas une promesse vague : elle est inscrite dans un calendrier précis, portée par une commission interministérielle et encadrée par des accords déjà signés. L’objectif affiché est clair : transformer localement au moins 400 000 tonnes d’alliages de manganèse par an dès cette échéance. Cette décision s’inscrit dans une politique de souveraineté minière assumée par les autorités, qui veulent rompre avec un demi-siècle de dépendance aux cours mondiaux.

Mais derrière la volonté politique se pose une question brûlante : l’État a-t-il réellement les moyens de contraindre Eramet, Comilog, AML Holdings ou les nouveaux venus chinois et japonais à se plier à cette exigence ? Les multinationales, habituées à dicter leurs règles dans les capitales africaines, accepteront-elles de se transformer en industriels locaux ou chercheront-elles à contourner la décision par des pressions diplomatiques et financières ?

Des projets industriels ambitieux, mais fragiles

Sur le papier, les annonces sont spectaculaires. AML Holdings, Inner Mongolia Xinchuan Metallurgy, sans oublier les Japonais et les Indiens, préparent l’implantation de complexes capables de traiter plusieurs centaines de milliers de tonnes. Eramet, acteur historique, affirme vouloir accompagner le virage avec Comilog. Ces futurs complexes promettent des milliers d’emplois directs et indirects, une modernisation des infrastructures logistiques, et même la création d’une filière énergétique adaptée aux besoins métallurgiques.

Mais la réalité est moins éclatante. Transformer du manganèse requiert une énergie abondante, fiable et compétitive : une gageure dans un pays où les délestages restent fréquents. Les infrastructures ferroviaires et portuaires, déjà saturées, devront être réinventées à coups de milliards. Et les financements, dans un contexte de dette reprofilée et de budget exsangue, restent l’angle mort du discours officiel. L’État peut-il vraiment compter sur des capitaux étrangers pour financer une souveraineté qui, par définition, doit être nationale ?

Un pari de souveraineté ou une illusion coûteuse ?

Libreville promet la création de 165 000 emplois directs et indirects à l’horizon 2030. Une perspective séduisante pour une jeunesse en quête de travail, mais qui soulève des doutes : quelle sera la qualité de ces emplois ? Seront-ils réellement qualifiés ou cantonnés aux postes subalternes, les postes techniques restant captés par des expatriés chinois, indiens ou français ?

Sur le plan diplomatique, la diversification vers Pékin, Tokyo, New Delhi et Abou Dhabi permet de rompre avec l’exclusivité française. Mais elle introduit aussi de nouveaux rapports de force : à qui profitera vraiment cette industrialisation ? Aux Gabonais, ou aux partenaires étrangers avides d’alliages et de profits ?

Enfin, il y a la question écologique : fonderies, rejets, consommation énergétique massive… tout cela menace l’image du Gabon «pays vert» et champion de la lutte climatique. L’État aura-t-il le courage d’imposer des standards environnementaux élevés, ou cédera-t-il à la tentation d’une industrialisation rapide, au prix d’un désastre écologique ?

En vérité, la transformation du manganèse est bien plus qu’un projet industriel. C’est un test de crédibilité pour le «nouveau Gabon» : un pari de souveraineté qui pourrait redessiner l’avenir du pays… ou le renvoyer au rang de fournisseur docile de matières premières.