Comment Ebomaf a ‘braqué’ Satram-EGCA : chronique d’une dépossession à la gabonaise | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

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Au cœur d’un imbroglio judiciaire aux allures de polar économique, Olivier Nzue, patron du groupe Satram-EGCA, accuse Ebomaf d’avoir orchestré la mainmise sur le terminal logistique d’Antares. Entre titres fonciers contestés, décisions contradictoires et pressions judiciaires, l’affaire amène à une question brûlante : que vaut encore la sécurité juridique au Gabon ? Un thriller économique dans lequel près de 200 emplois et 7 milliards FCFA d’investissements sont en jeu.

Au port d’Antares, les bulldozers d’Ebomaf ont écrasé plus qu’un titre foncier : ils ont piétiné la foi en la justice. © GabonReview

 

Au cœur de Libreville, le terminal Antarès incarne désormais l’une des zones grises les plus troublantes de la vie économique gabonaise. Derrière ses 2 000 m² et ses 7 milliards de francs CFA d’investissements, se joue un affrontement qui transcende le simple différend commercial. L’opposition entre le groupe Satram-EGCA et le tandem Ebomaf-Finatra (Finatra, désormais BCEG) cristallise une interrogation fondamentale : dans quelle mesure l’arsenal juridique gabonais protège-t-il encore l’entreprise face aux appétits des puissants ?

Olivier Nzue, directeur général de Satram-EGCA, ne mâche pas ses mots. Le terme qu’il emploie résonne comme un réquisitoire : « braquage ». Un vocable brutal pour décrire ce qu’il considère comme une expropriation masquée, orchestrée dans les coulisses d’un système où décisions judiciaires et manœuvres administratives semblent évoluer en parallèle, sans jamais se rencontrer.

La renaissance contrariée

L’histoire commence par une résurrection. Après des années de tourmente financière, Satram et EGCA avaient été placées sous redressement judiciaire. Le tribunal de Port-Gentil avait alors favorisé l’émergence d’Alogis, structure de relance détenue majoritairement par les héritiers Jakhoukh, les deux sociétés historiques conservant chacune 18 % du capital.

Sous l’impulsion de Nzue, l’entreprise retrouvait progressivement son souffle. Les contrats portuaires et maritimes se multipliaient, la logistique entre Libreville et Port-Gentil se consolidait, et quelque 200 salariés faisaient tourner la machine. C’est dans ce contexte de convalescence économique qu’intervient un appel apparemment anodin. Me Nkoulou, avocat gabonais, sollicite une rencontre entre Nzue et le président d’Ebomaf, colosse ouest-africain du BTP.

L’entrevue, organisée à Libreville, vire rapidement à l’affrontement feutré. « Il a fini par m’avouer qu’il voulait racheter Satram », relate Nzue. La question du prix provoque une réponse déconcertante : « Il n’y aura pas d’enveloppe. Nous allons conquérir l’Afrique ensemble. Mais moi, je ne rentre jamais à 50 ou 60 %, je rentre à 100 %. » Derrière le discours de partenariat affleure une stratégie d’absorption pure et simple.

Quelques jours plus tard, Ebomaf visite les installations d’Antarès et d’Owendo. Le verdict tombe, admiratif : « Ici, c’est bien. C’est plus organisé qu’à la C2N2I. » Un compliment en apparence. Rétrospectivement, confie Nzue, l’esquisse d’une appropriation.

Le basculement

La mécanique se déclenche avec la brutalité d’un coup de tonnerre. Un huissier mandaté par Finatra-BCEG se présente à Satram-EGCA, porteur d’un acte attestant la transcription du titre foncier d’Antarès au profit de Finatra-BCEG. Stupéfait, Nzue se précipite à la conservation foncière.

L’accueil est pour le moins ambigu : « Ah, tiens, c’est toi le DG d’EGCA, Il y a un problème. » Le conservateur lui expose la situation : un dossier revenu de la présidence impose la mutation du titre au profit de Finatra-BCEG. Nzue invoque immédiatement la décision judiciaire de juillet 2024, favorable à son groupe, rendue sous la houlette de Maître Lubin Ntoutoume. Le conservateur reçoit le jugement. Pourtant, à peine Nzue a-t-il tourné les talons que la mutation est effectuée.

L’affaire se complexifie. Ebomaf obtient un titre foncier pour sa filiale, la Panafricaine de la Logistique, avec une célérité sidérante : décision rendue le 13 août, enregistrement le 18, titre délivré le 25. Ce nouveau titre englobe plus de deux hectares, couvrant l’intégralité d’Antarès et même une parcelle exploitée par une entreprise chinoise.

La justification avancée ? Un déclassement de terrain par l’État. « Ce déclassement n’a jamais fait l’objet d’une notification officielle ni d’une procédure d’indemnisation », rétorque Nzue. « Lorsque l’État déclasse un terrain d’intérêt public, il reloge ou indemnise. Rien de tel dans notre cas. Nous avons été dépossédés. »

L’expulsion en trompe-l’œil

Le surréalisme atteint son paroxysme lorsque le procureur de la République se présente sur le site pour procéder à l’expulsion. Nzue obtient de lui parler : « Je lui explique qu’un litige est pendant devant la Cour d’appel. Il me répond qu’il ne fait que son travail. »

Nzue se rend sur place, présente la décision favorable à son groupe. L’opération est suspendue pour quelques jours. Mais à peine une semaine s’écoule qu’Ebomaf dépose une plainte pour cessation de trouble. Le tribunal donne raison au groupe de Mahamadou Bonkoungou. Paradoxe : « En première instance, vous êtes irrecevable pour forclusion. En appel, subitement recevable. »

La Cour d’appel suspend la procédure. Sur le terrain, pourtant, rien ne s’arrête. Nzue se tourne vers la Première présidente : « J’ai signalé qu’Ebomaf continuait l’expulsion malgré votre ordonnance. Elle m’a simplement répondu : « Nous comptons sur la bonne foi des avocats. » » Constat amer : « L’expulsion n’a jamais été stoppée. »

Sept milliards évaporés, deux cents emplois en sursis

Les conséquences dépassent le cadre juridique. « Nous avions contracté un crédit de 7 milliards avec BCEG pour financer ces travaux. Tout a été balayé d’un revers de main », déplore Nzue. L’impact social s’avère tout aussi dévastateur : « Près de 200 personnes travaillaient entre Antarès, Libreville et Port-Gentil, assurant toute une chaîne logistique. » Aujourd’hui, la réalité est brutale : « Nos appareils, machines, bureaux, ordinateurs, tout le mobilier appartient désormais à Ebomaf. »

Le constat final sonne comme un aveu d’impuissance : « J’ai dit à nos collaborateurs de rentrer chez eux. Le pays est dirigé par les plus forts. Nous ne le sommes pas. »

L’affaire Satram-EGCA contre Ebomaf est devenue le symbole d’une dérive où la règle de droit semble ployer sous le poids d’intérêts et de célérités suspectes. En attendant un hypothétique verdict de la Cour d’appel, Satram-EGCA ne se bat plus seulement pour son patrimoine ; il se bat pour un principe : celui que, dans une République, le droit doit toujours primer sur la force. Le verdict rendu dira dans quel Gabon les investisseurs et les citoyens sont amenés à évoluer.