Gouvernement : Un cercle fermé | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Le remaniement ministériel a laissé l’impression d’un pouvoir désormais enclin au repli et plus à l’ouverture. Le risque est grand de voir s’installer une gouvernance caractérisée par la prééminence des liens personnels, l’improvisation et la perpétuation des travers de l’ère Ali Bongo.
Depuis le 30 août 2023 : 5 ministres de la Fonction publique, 4 aux Finances, 4 à l’Enseignement supérieur, 3 à la Justice, 3 au Pétrole et 3 aux Mines, 3 à la vice-présidence de la République… soit autant que sous Omar et Ali Bongo Ondimba réunis. Là où la Transition promettait la stabilité, elle réinstalle une instabilité familière. © GabonReview
Entamé en septembre dernier avec les élections législatives et locales, le retour à l’ordre constitutionnel est désormais effectif : toutes les institutions sont en place. Envisagé comme le clap de fin de la Transition, le remaniement ministériel du 1er janvier devait parachever le processus tout en donnant une impulsion politique claire. A l’épreuve des faits, il a laissé l’impression d’un pouvoir désormais enclin au repli et plus à l’ouverture. Concrètement, la composition du gouvernement traduit une rupture avec la logique d’«inclusivité» jusque-là en vigueur. Outre l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), seul le Parti démocratique gabonais (PDG) y est représenté. Les autres formations politiques ont été superbement ignorées. Ni Les Démocrates (LD) ni le Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM) ni l’Union nationale (UN) n’ont été appelés. L’informelle coalition formée autour de Brice-Clotaire Oligui Nguéma semble ainsi s’être muée en un cercle fermé.
Un turn-over raillé sous le régime déchu
Autre signal fort : la sortie d’Henri-Claude Oyima. Pendant huit mois, l’homme a cumulé les fonctions de ministre de l’Économie et des finances avec celles de patron de la plus grande banque privée du pays. Du fait des dénonciations entendues çà et là, sa situation était devenue indéfendable. Sa posture intenable. Si son départ règle un problème d’image, s’il met fin à un évident conflit d’intérêts, il ouvre néanmoins une période d’incertitude. Principal architecte du budget 2026, le désormais ancien ministre affichait une ambition assumée, misant sur un taux de croissance de 6,5% et portant des idées certes chahutées, mais validées : création d’une centrale d’achat, instauration d’une taxe forfaitaire d’habitation. Son successeur poursuivra-t-il sur cette ligne volontariste et expansionniste ou s’orientera-t-il vers une politique plus prudente, davantage alignée sur les critères de convergence de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) ? Rien ne permet de trancher. N’empêche, cette discontinuité interroge.
Cette interrogation renvoie à un mal encore plus profond : l’instabilité de l’équipe gouvernementale. En un peu plus de deux ans, notre pays aura connu cinq ministres de la Fonction publique, quatre ministres des Finances, quatre ministres de l’Enseignement supérieur, trois ministres de la Justice, trois ministres du Pétrole, trois ministres des Mines… Comment inscrire l’action publique dans la continuité à un tel rythme ? Souvent lourdes, généralement complexes, les réformes de fond exigent du temps, de la méthode, de la cohérence et de l’autorité politique. Or, le pays semble replonger dans un turn-over raillé sous le régime déchu. Volens nolens, le parallèle s’impose. Au-delà, cette instabilité révèle une autre réalité troublante : depuis le 30 août 2023, trois personnalités se sont succédé à la vice-présidence de la République, soit autant que sous Omar Bongo Ondimba et Ali Bongo réunis. Là où on attendait de la stabilité, réapparaît l’instabilité des années Ali Bongo.
Effet paradoxal
Dans ce contexte, certains choix laissent perplexe. De l’avis général, les dernières législatives et locales ont été parmi les plus mal organisées de l’histoire. Comme l’a reconnu le président de la République lui-même, elles ont «mis en lumière les failles de notre système électoral». Dans son message de vœux, Brice-Clotaire Oligui Nguéma a dénoncé, pêle-mêle, la mauvaise «qualité du fichier électoral», «la transhumance politique liée au transport inopportun des électeurs», «l’usage abusif des procurations», la défaillance des «mécanismes de lutte contre l’abstention.» Dès lors, comment comprendre la promotion du ministre de l’Intérieur, Hermann Immongault, au rang de vice-président du gouvernement ? Prime à la mal-gouvernance ou au laxisme ? Les mêmes interrogations se posent à propos du maintien de la ministre de l’Éducation nationale : vestige de l’ère Ali Bongo, en poste depuis quatre ans, Camélia Ntoutoume-Leclercq n’a jusque-là pas réussi à sortir ce secteur du marasme. Là encore, le signal interroge.
Comme diraient les médecins, l’effet de ce remaniement est paradoxal. Au lieu de renforcer l’exécutif et donner de la lisibilité à l’action publique, il accentue les doutes sur la capacité du pouvoir à conduire des réformes structurelles dans la durée. Pis, il laisse croire en une déresponsabilisation de certains ministres voire en des choix dictés par d’inavouables critères. A force de recompositions rapides et de recentrages partisans, le risque est grand de voir s’installer une gouvernance caractérisée par la prééminence des liens personnels, l’improvisation et la perpétuation des travers du passé. La Transition devait changer toutes les règles. Pour l’instant, elle a changé quelques visages.
