Grève de SOS Éducation : Au révélateur d’un mouvement spontané | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Sans leader désigné ni hiérarchie formellement établie, les enseignants ont conduit une grève de portée nationale. Elle interroge la stratégie du gouvernement et l’avenir du dialogue social.
Gouverner sans relais et sans contre-pouvoirs n’est pas un signe de force, mais de fragilité. © GabonReview / Dall-E (Intelligence artificielle)
Syndiqués ou non, des enseignants regroupés en collectif ont porté sur les fonts baptismaux SOS Education. Sans leader désigné ni hiérarchie formellement établie, ils ont conduit une grève de portée nationale, faisant planer la menace d’une année blanche. Comme l’ont relevé de nombreux observateurs, cette mobilisation n’était pas le fait d’un syndicat régi par les codes de la verticalité, mais d’un mouvement spontané, structuré à l’horizontale. Même si personne ne l’a proclamé, ce choix traduit un délitement du lien de confiance. D’abord à l’égard des structures organisées et de leurs porte-voix, trop souvent soupçonnés de calculs personnels, de compromission ou de reniement. Ensuite, vis-à-vis de la puissance publique et de ses représentants, régulièrement accusés de privilégier les arrangements d’arrière-cour, de recourir à la corruption ou, au pire, à la répression.
Méfiance à l’égard des corps intermédiaires
Au regard de l’expérience du passé, cette défiance n’a rien d’incompréhensible. En revanche, la stratégie du gouvernement l’est beaucoup plus. En embastillant Simon Ndong Edzo et Marcel Libama, il a de facto mis en cause deux entités légalement reconnues : la Convention nationale des syndicats du secteur éducation (Conasysed) et le Syndicat de l’éducation nationale (Séna). Or, dans le même temps, une commission interministérielle tripartite ouvrait des discussions avec les représentants provinciaux de SOS Education. En parallèle, d’autres initiatives étaient discrètement lancées ou encouragées. A se laisser guider par les réseaux sociaux, l’exécutif a navigué à vue, multipliant les signaux contradictoires. Comme s’il n’avait jamais reçu de préavis de grève, il s’est montré peu préparé. Comme s’il n’avait jamais imaginé pareille occurrence, il s’est révélé peu outillé.
Face à ce remue-ménage, les syndicats ont opté pour le silence. Même durant le séjour carcéral de deux de leurs figures emblématiques, ils n’ont pas donné de la voix, laissant le gouvernement seul face à la base. Loin d’être anodin, ce mutisme avait tout d’une manœuvre : celle consistant à prendre l’exécutif au piège de son propre discours. Après tout, le pouvoir n’a jamais dissimulé sa méfiance à l’égard des corps intermédiaires. Au début de la Transition aujourd’hui échue, une rumeur savamment entretenue avait essayé d’accréditer l’idée d’une mise entre parenthèses de toute activité syndicale. Lors du Dialogue national inclusif (DNI), la réduction du nombre de syndicats et le contrôle de leur activité avaient été présentés comme un impératif. Récemment encore, le président de la République a réitéré cette défiance, exhortant les syndicats dits «représentatifs» à «encourager les travailleurs à la conscience professionnelle rigoureuse, et non à la grève».
Pas un signe de force, mais de fragilité
Pourtant, une grève a bel et bien eu lieu sans être portée par une structure ayant pignon sur rue. Pour chacun des acteurs, elle a agi comme un révélateur. Au gouvernement, elle a montré combien il est aisé de négocier avec des interlocuteurs identifiés, et combien il est périlleux d’affronter un mouvement spontané, dépourvu de culture de la hiérarchie. Aux syndicats, elle a rappelé l’urgence de se réinventer, sous peine de devenir des spectateurs du dialogue social. Aux enseignants, enfin, elle a indiqué les vertus de l’action citoyenne. Reste à chacun d’en tirer des enseignements pour s’attaquer à la question de fond : la condition de l’enseignant et, au-delà, du fonctionnaire gabonais. Dans le même temps, il faut réfléchir au rôle et à la place des corps intermédiaires, la Constitution du 19 décembre 2024 ayant consacré la démocratie participative comme mode de gouvernance.
Les enseignements des premier et second degrés ne sont pas les seuls à pâtir d’un manque de reconnaissance. Ceux du supérieur, comme le corps médical, dénoncent leurs conditions de vie et de travail depuis de trop longues années. Pour ne pas avoir à subir leur courroux, le gouvernement doit anticiper. Pour leur apporter des solutions concrètes et réalistes, il gagnerait à s’ouvrir aux corps intermédiaires, reconnus comme des réservoirs d’expertise et des lieux d’action. Au lieu de les vilipender ou de leur intenter un procès en sorcellerie, il doit leur faire une place pleine et entière dans la vie publique. N’en déplaise aux zélotes et gogos de tout poil, gouverner sans relais et sans contre-pouvoirs n’est pas un signe de force, mais de fragilité. Faute de le comprendre, le pouvoir pourrait troquer le dialogue social contre ce «despotisme doux» théorisé par Alexis de Tocqueville, avec le risque de nourrir l’incompréhension, voire la défiance, des Gabonais.
