«On m’appelle pour me menacer» : Bilie-By-Nze dresse le portrait d’un pays sous pression | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Invité de Global Africa Telesud, Alain-Claude Bilie-By-Nze a livré l’une de ses interviews les plus dures depuis le début de la transition. Soutenant la grève des enseignants, dénonçant la concentration du pouvoir, alertant sur la vie chère et la dérive de la dette, l’ancien Premier ministre va surtout plus loin en affirmant être «tous les jours quasiment menacé». Une prise de parole rare, lourde d’accusations, qui entend traduire un malaise politique, social et institutionnel.
«Moi, on m’appelle au téléphone pour me menacer». © GabonReview (capture d’écran)
Invité de Global Africa Telesud le 3 février 2025, Alain-Claude Bilie-By-N-Nze a livré une intervention dense, offensive et méthodiquement construite, où se dessinent cinq lignes de fracture majeures de la post-transition gabonaise. L’ancien Premier ministre n’a rien esquivé, convoquant à la fois la crise sociale, l’architecture institutionnelle, la gouvernance économique et le climat politique.
L’école comme symptôme d’un État en rupture
Interrogé au sujet de la grève des enseignants, Bilie-By-Nze tranche sans ambiguïté : «Je pense d’abord que les enseignants sur ce mouvement ont totalement raison». Il insiste sur le caractère ancien et structurel des revendications : «Ce sont des demandes qui sont légitimes, qui ne sont pas nouvelles, notamment sur la question de la gestion de la carrière». Pour lui, la menace d’une année blanche n’est pas un choix des enseignants mais un produit politique : «L’année blanche dépend en réalité de la réponse du gouvernement».
L’ancien chef du gouvernement dénonce une hiérarchisation budgétaire qu’il juge indéfendable : «Les enseignants ne comprennent pas qu’on ait augmenté le nombre de sénateurs, le salaire des députés et des parlementaires, le salaire des généraux, et que pour eux il n’y ait rien». Selon l’opposant au régime Oligui, derrière l’école, c’est la crédibilité de l’action publique qui est en jeu.
Institutions capturées, pression politique et malaise démocratique
Plus de deux ans après le 30 août 2023, Bilie-By-Nze refuse toute relecture euphémisée : «D’abord, c’est un coup d’État, c’est une trahison». Selon lui, la promesse de refondation institutionnelle a été trahie : «Nous avons exactement les mêmes institutions, mais en pire, parce que tous les pouvoirs sont aujourd’hui concentrés en les seules mains du chef de l’État». Il forge une formule appelée à marquer durablement le débat public : «La République des copains, coquins et consanguins», pour dénoncer des nominations fondées sur la proximité personnelle plus que sur la légitimité institutionnelle. Dans ce système, estime-t-il, «les institutions ont été fragilisées, affaiblies dans le texte, dans l’organisation et dans l’animation».
À cette dérive institutionnelle s’ajoute, selon lui, un climat politique délétère. «L’acteur politique que je suis est tous les jours quasiment menacé», affirme-t-il, avant de préciser, sans détour : «Aucun membre du gouvernement ne m’appelle. C’est la présidence de la République […]. C’est le président lui-même».
Le contexte actuel du Gabon nourrit, selon lui, une crise sociale multiforme : «crise dans l’éducation, crise dans le secteur pétrolier, crise dans la santé», aggravée par «la vie qui est de plus en plus chère», les nouvelles taxes et les coupures d’eau et d’électricité. Un cocktail qu’il juge explosif s’il n’est pas corrigé.
Bilie-By-Nze alerte également sur la trajectoire économique. Il rappelle qu’à la chute du régime Ali Bongo, «nous avions un solde budgétaire excédentaire au-delà de 1,8%. Aujourd’hui, nous sommes à un déficit qui va tutoyer les 5 à 6%.» Et, poursuivant, «lorsque moi j’étais aux responsabilités, la dette de l’État était à 54-56% du PIB. En deux ans, elle a grimpé à 73%. On l’annonce à 80% cette fin d’année et peut-être à 85% en 2027. Si ça continue, évidemment, la zone CEMAC est en danger.»
Embrayant sur le franc CFA, il prévient : «Il y a de vrais risques si nous ne maîtrisons pas nos déficits et si nous continuons à dégrader nos réserves de change», tout en soulignant qu’une dévaluation serait «dramatique pour les populations ».
Au terme de l’interview, l’ancien Premier ministre revendique une ligne claire : «Je suis dans une stratégie d’opposition pour bâtir un projet crédible et alternatif». Il conclut par une sentence lourde de sens politique : «Le peuple n’y croit plus, il n’en peut plus, et bientôt, il n’en voudra plus».
