Bilie-By-Nze démonte la mécanique des «100 jours» : chronique d’un artifice communicationnel | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Dans une tribune publiée ce 25 février, l’ancien Premier ministre et président du parti Ensemble pour le Gabon (EPG), Alain-Claude Bilie-By-Nze, s’interroge sur le recours, par les nouvelles autorités, à la notion des «100 jours» près d’un an après leur prise de pouvoir. S’appuyant sur l’histoire politique et le droit constitutionnel, il en conteste le fondement et la cohérence institutionnelle.
Alain-Claude Bilie-By-Nze : «Les 100 jours sont un moment de vérité. Ils ne peuvent devenir un outil de rattrapage narratif.» © D.R.
Il y a dans l’exercice du pouvoir une tentation récurrente : celle de remodeler le calendrier politique à l’aune des besoins narratifs du moment. C’est précisément cette tendance qu’Alain-Claude Bilie-By-Nze pointe du doigt dans une tribune littéralement corrosive. L’ancien chef du gouvernement gabonais ne se contente pas de critique, il dissèque, contextualise, démontre.
Une critique de la politique par le verbe
D’entrée, l’ancien chef du gouvernement pointe «une lecture fragmentaire de l’histoire politique» : «on extrait un mot, une formule, un symbole, puis on tente de bâtir un récit à partir de ce fragment». Les termes de «rupture», «nouvelle République», «refondation» ou «restauration de l’État» relèveraient, selon lui, davantage du registre déclaratif que d’une transformation structurelle tangible.
«Gouverner ne consiste pas à assembler des slogans», écrit-il, rappelant que les concepts politiques «ne sont jamais neutres». Derrière la querelle des mots, c’est une exigence de cohérence et de méthode qu’il revendique.
Les «100 jours» : un moment fondateur, pas un redémarrage
Le cœur de sa démonstration repose sur la nature même de la notion. Les «100 jours», affirme-t-il, «renvoient à une tradition précise : celle d’un commencement (…) d’un moment fondateur où un pouvoir fraîchement investi imprime sa marque».
L’annoncer «près d’un an après une élection» ne serait donc pas une simple initiative de communication, mais «un détournement du sens historique et institutionnel» de l’expression. Et la formule claque : «On ne recrée pas le premier jour quand le calendrier républicain a déjà largement commencé son cours.»
Pour étayer son propos, Bilie-By-Nze convoque l’histoire : les Cent-Jours de Napoléon en 1815, période d’urgence politique absolue, puis les cent premiers jours de Franklin D. Roosevelt en 1933, marqués par l’adoption rapide des grandes lois du New Deal. Dans ces précédents, insiste-t-il, la séquence correspond à l’impulsion inaugurale. «Jamais ils ne constituent une opération de relance tardive.»
L’heure du bilan, pas du lancement
Transposée aux démocraties contemporaines, la séquence des 100 jours serait «un test immédiat de crédibilité» : elle «fixe un cap», «installe une autorité» et révèle la méthode d’un exécutif.
À l’inverse, elle «ne doit pas servir à corriger un démarrage hésitant» ni à «réinitialiser le calendrier politique». «Le temps institutionnel ne se redémarre pas comme une campagne de communication», tranche-t-il.
La critique devient plus directe : «Un an après, l’heure est au bilan, pas au lancement.» Deux lectures se dégagent, suggère-t-il : soit l’impulsion initiale a déjà eu lieu, et elle appartient au passé ; soit elle n’a pas existé, et l’annonce actuelle en constitue l’aveu implicite. Dans les deux cas, «la cohérence vacille».
Une question institutionnelle au Gabon
L’argumentation s’ancre enfin dans l’architecture institutionnelle nationale. Sur le plan institutionnel, Bilie-By-Nze fait valoir que la notion des «100 jours» reposait, sous les régimes dotés d’un Premier ministre, sur des actes formels identifiables : discours de politique générale, investiture parlementaire, feuille de route publiée. Il rappelle en avoir lui-même fait usage dans le cadre de ses fonctions. Or, écrit-il, «dans l’architecture institutionnelle actuelle, la fonction de Premier ministre a été supprimée», ce qui prive selon lui ce concept de tout ancrage constitutionnel : «Ni à un début de mandat. Ni à une investiture nouvelle. Ni à une séquence constitutionnelle identifiable.»
Le leader d’Ensemble pour le Gabon (EPG) formule enfin une distinction entre communication et action : «lorsque la communication précède ou remplace l’action, elle devient un écran et un écran finit toujours par révéler ce qu’il cherche à masquer.» Il conclut en posant la question qu’il juge désormais pertinente : «Après presque un an, la question n’est pas : ‘’Que ferez-vous en 100 jours ?’’ La question est : ‘’Qu’avez-vous fait depuis le premier jour ?’’
Au-delà de la querelle sémantique, la tribune pose une question centrale : celle de la crédibilité du pouvoir dans la durée, et de la frontière entre narration politique et action gouvernementale effective.
