Action publique : Casse-tête institutionnel | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

Action publique : Casse-tête institutionnel | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

 

Désormais chef de l’Etat et chef du gouvernement, le président de la République dispose de deux porte-parole. Avant de s’exprimer, ils doivent se demander s’ils ne vont pas créer la confusion.

Théophane Nzame-Biyoghe et Charles Edgard Mombo : l’un devrait se préoccuper de la vision, de la stratégie et de la dimension tribunitienne ; l’autre de l’action publique quotidienne et de ses déclinaisons concrètes. © GabonReview

 

S’il convient de se garder de conclusions hâtives, il faut faire montre de vigilance. À maints égards, certaines pratiques d’aujourd’hui rappellent celles du régime déchu. Le porte-parole de la présidence de la République semble ainsi renouer avec la surexposition médiatique. À la faveur de conférences de presse, il s’exprime sur tout, y compris des sujets relevant de la gestion quotidienne de la cité. Récemment encore, il s’est livré à cet exercice. Pêle-mêle, il a abordé le séjour du président de la République aux Emirats arabes unis, l’élection du Gabon au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA), les carrières des fonctionnaires, la crise dans le secteur éducatif, les questions foncières et, la diversification de l’économie. Comme Alain-Claude Billie-By-Nze naguère, Théophane Nzame-Nze Biyoghe donne l’impression de ne pas toujours cerner les limites de son champ de compétence, marchant sur les plates-bandes du porte-parole du gouvernement.

Éviter les polémiques oiseuses

Existe-t-il des fiches de poste précisant tâches, compétences ou relations hiérarchiques et fonctionnelles ? On ne saurait trancher. Pourtant, au regard des ambigüités sur la nature du régime consacré par Constitution de 2024, cette question ne relève pas du détail administratif, mais d’une exigence institutionnelle. Désormais chef de l’Etat et chef du gouvernement, le président de la République dispose de deux porte-parole travaillant sous son autorité. Leurs interventions doivent se compléter et pas se chevaucher. Avant de s’exprimer, ils doivent se demander s’ils ne vont pas créer la confusion ou laisser transparaître un conflit de compétences. À moins de légitimer les dérives observées sous Ali Bongo, le mimétisme ne saurait devenir une ligne de conduite. Au contraire, il faut adapter les pratiques à la nouvelle architecture institutionnelle, en trouvant le bon positionnement et en répartissant clairement les tâches.

Cette clarification s’impose dans la mesure où, malgré le passage à un exécutif monocéphale, la Constitution distingue encore le président de la République du gouvernement. Plus significatif encore, les compétences propres du chef de l’Etat sont, à quelque chose près, celles prévues par la Constitution en vigueur avant le 30 août 2023. Quant aux attributions du gouvernement, elles sont fixées par décret présidentiel pour chaque ministre. Autrement dit, pour circonscrire le périmètre de «l’action gouvernementale», il faut se référer à la nomenclature du gouvernement, les matières non couvertes relevant en principe du cabinet présidentiel. Fastidieux ? Peut-être. Un casse-tête pour les deux porte-parole ? Sans doute. Mais certainement pas une chicanerie inutile. Il s’agit plutôt d’une exigence de rigueur, d’une contribution à la mise en œuvre cohérente de la Constitution et d’un moyen d’éviter les quolibets ou polémiques oiseuses.

Mélange des genres

Pour l’heure, on baigne dans le mélange des genres. Or, si l’on s’en tient à la lettre de la Constitution, le champ d’expression du porte-parole de la présidence devrait couvrir l’orientation politique générale, les questions institutionnelles, le civisme et la citoyenneté, la diplomatie et les relations internationales, la défense et la sécurité nationale. En aucun cas, il ne devrait commenter les affaires judiciaires, comme on a pu le constater lors du procès des acolytes de Sylvia Bongo Ondimba et Noureddin Bongo Valentin. À l’inverse, le porte-parole du gouvernement devrait prioritairement parler des questions ayant fait l’objet de délibération en Conseil des ministres. Subsidiairement, sur ceux portés par des ministres. En somme, l’un devrait se préoccuper de la vision, de la stratégie et de la dimension tribunitienne ; l’autre de l’action publique quotidienne et de ses déclinaisons concrètes.

L’histoire récente offre pourtant des enseignements. Sous Omar Bongo Ondimba, le porte-parole de la présidence était relativement discret, réservant ses apparitions à des annonces d’importance. L’arrivée au pouvoir d’Ali Bongo et la montée en puissance d’Alain-Claude Billie-By-Nze ont progressivement modifié cet équilibre. Si la présidence de la République a ainsi pu imposer son narratif, maintenir une cohérence dans sa ligne politique, ce virage s’est aussi traduit par une hyperpersonnalisation du pouvoir et une fragilisation du gouvernement. Pour ne pas reproduire ce schéma, une clarification s’avère indispensable. Cela suppose une lecture rigoureuse, froide et distanciée de la Constitution. Et pour cause : présidentialiste par essence, ce texte peut justifier certaines outrances. Faute d’une mise au point dans les meilleurs délais, l’action publique pourrait pâtir de toutes ces ambigüités et improvisations.