Action publique : pas de chèque en blanc | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

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Gouverner c’est décider sur tout, mais c’est aussi accepter de s’expliquer sur tout, à tout moment. Le débat public ne doit pas être perçu comme une menace, mais comme une exigence.

Un pouvoir en phase d’installation ne se définit pas par d’incessantes comparaisons avec le passé, mais par sa capacité à poser un diagnostic clair, à fixer un cap, à exposer des données vérifiables et à associer les citoyens à l’effort collectif. © D.R.

 

«Dieu ne nous a pas donné le droit de faire du Gabon ce que nous sommes en train de faire. Il nous observe. Il dit : amusez-vous. Le jour où il voudra aussi nous sanctionner, il le fera.» Prononcée au crépuscule d’une longue carrière politique, cette phrase d’Omar Bongo résonne aujourd’hui avec intensité. Derrière la formule, une idée simple : l’exercice du pouvoir ne dispense pas de la reddition des comptes. Bien au contre. Il y oblige. En creux, l’ancien président de la République rappelait une loi d’airain : gouverner c’est décider sur tout, mais c’est aussi accepter de s’expliquer sur tout, à tout moment. Du fonctionnement des institutions au sport, de l’économie à la culture, de la redistribution de la richesse nationale à la qualité des services publics, aucune question n’échappe à l’exigence de reddition des comptes.  Or, près de trois ans après leur arrivée aux affaires, les soutiens de Brice-Clotaire Oligui Nguema semblent peu enclins à s’approprier à ce principe. À la moindre critique, ils convoquent les manquements du régime déchu. Comme si l’exercice du pouvoir pouvait s’accommoder d’un moratoire sur l’évaluation.

Une ligne de défense intellectuellement fragile, moralement discutable et politiquement stérile

Certes, l’histoire est chargée de précédents.  Au lendemain de leur accession au pouvoir, Ali Bongo et son entourage avaient invoqué leur «droit d’inventaire» pour se défausser sur Omar Bongo. Certes, Donal Trump aux Etats-Unis et Nicolas Sarkozy en France ont fait du procès des anciens dirigeants le fondement de leur communication politique. Mais ce parallèle ne suffit pas à légitimer cette ligne de défense. Intellectuellement fragile, elle est moralement discutable et politiquement stérile. Elle relève d’une conception inégalitaire, discriminatoire, voire ségrégationniste de la politique. Élu pour un septennat, Brice-Clotaire Oligui Nguema dispose du temps nécessaire pour mettre en œuvre son projet. Mais ce mandat ne saurait être assimilé à un chèque en blanc. Dans un pays où la Constitution consacre «la démocratie pluraliste et participative», forces sociales et citoyens sont fondés à l’interroger à tout moment, sans attendre une échéance particulière.

Il y a quelques semaines, les enseignants entraient en grève pour réclamer le paiement des vacations, la régularisation de leurs situations administratives, l’ouverture de nouveaux postes budgétaires… Des revendications unanimement jugées légitimes. Pourtant, le débat a très vite glissé vers le bilan d’Ali Bongo, comme si l’évocation du passé suffisait à invalider toute exigence.  Même dérobade dans le dossier de la dette publique : «Mon gouvernement a hérité d’une dette abyssale, fruit d’une gestion opaque et irresponsable», déclarait, il y a deux mois, le président de la République, en présence de son homologue français Emmanuel Macron. L’argument n’est pas sans fondement. Mais il soulève d’autres questions. Pourquoi aucun audit approfondi n’a été engagé durant la Transition ? Pourquoi avoir attendu octobre 2025 pour lancer un chantier aussi important et délicat ? Où en est-on aujourd’hui ? Le silence ou l’esquive ne saurait tenir lieu de réponse.

Mauvaise compréhension du changement de régime

Mutatis Mutandis, ces interrogations valent pour les secteurs de l’eau et de l’électricité. Lors de l’installation du président du Conseil d’administration de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), le ministre de tutelle affirmait : «Le temps des discours est révolu». La formule sonnait comme une critique implicite des pratiques du passé. Mais pourquoi ne pas avoir procédé à une évaluation à mi-parcours du Programme intégré d’alimentation en eau potable et d’assainissement de Libreville (Piaepal) ? Pourquoi avoir maintenu le partenariat avec Karpowership sans en débattre ? À quelles conditions a-t-il été renégocié ? Où en est le projet d’aménagement hydroélectrique de Kinguélé Aval ? À ces questions, une réponse récurrente : le legs des années Ali Bongo. D’une thématique à l’autre, une injonction : la patience.

Cette stratégie n’est pas sans risque. Révélatrice d’une volonté de diluer les responsabilités, elle présente un pouvoir tourné vers la justification et non l’explication. Elle laisse croire à une mauvaise compréhension de l’alternance démocratique et du changement de régime. Et pour cause : un pouvoir en phase d’installation ne se définit pas par d’incessantes comparaisons avec le passé, mais par sa capacité à poser un diagnostic clair, à fixer un cap, à exposer des données vérifiables et à associer les citoyens à l’effort collectif. Le débat public ne doit pas être perçu comme une menace, mais comme une exigence. Pour la vitalité de notre démocratie, un changement de méthode s’impose. Vision contre vision, objectifs contre objectifs, argument contre argument : de cet affrontement d’idées émergera la légitimité politique. On rêve encore de ce «processus démocratique transparent et inclusif, apaisé et durable» promis au lendemain du 30 août 2023.