Affaire Jacob H : le faux vol de manganèse et la vraie escroquerie du port d’Owendo | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Dans le tumulte médiatique autour du «vol» de 48 000 tonnes (en réalité plus de 11 000 tonnes) de manganèse à Owendo, les faits racontent une tout autre histoire : celle d’un commandant de navire acculé par une facture exorbitante, d’un système portuaire opaque et d’un expert gabonais, nommé Yala, dont les méthodes interrogent. Derrière le récit sensationnel, se cache une mécanique bien plus terre-à-terre : l’abus, la peur et la fuite.
Le navire Jacob H n’a pas volé du manganèse, il a fui une escroquerie au port d’Owendo. © D.R.
L’affaire du Jacob H a fait grand bruit. Un vraquier ayant quitté subitement le port d’Owendo, une cargaison de manganèse introuvable, des complicités supposées et des soupçons de vol : tout semblait réuni pour un scénario de film noir maritime. Pourtant, à mesure que les témoignages et documents s’accumulent, la version initiale s’effrite. Derrière cette fuite spectaculaire se cacherait un différend financier et la dérive d’un système portuaire livré à lui-même.
Une fuite plus qu’un vol
Plus lourde que le navire lui-même, la facture de Sotrasmar qui a fait chavirer la vérité. © GabonReview
Le vraquier Jacob H, que d’aucuns, d’ailleurs relayés par GabonReview disaient «disparu avec sa cargaison», n’a pas commis un pillage nocturne, mais un départ précipité.
Il se trouve que le navire avait enregistré une panne mécanique ponctuelle, survenue lors d’une manœuvre de positionnement dans la zone minéralier du port. Une perte temporaire de manœuvrabilité, rapidement réglée. En clair, une situation maîtrisée, nécessitant tout au plus une assistance technique de courte durée avec remorqueurs, comme cela se pratique quotidiennement dans les ports modernes.
Pourtant, la société SOTRASMAR, dirigée par Gabin Nicaise Yala, a présenté au commandant du Jacob H une facture astronomique de 8,09 milliards de francs CFA, en prétendant avoir «sauvé» le navire et les installations. Une somme sans rapport avec la réalité : la valeur du bâtiment était estimée à 6 milliards, celle de sa cargaison à environ 800 millions.
Face à cette prétention jugée frauduleuse, et craignant d’être retenu indéfiniment à quai ou emprisonné, le capitaine a choisi de lever l’ancre. Il est parti avec un Port Clearance délivré par la douane gabonaise, document officiel validant le départ du navire après inspection. Le manganèse n’a donc pas été volé, il a simplement quitté le port sous autorisation légale.
Gabin Yala, le pilote devenu problème du port
Ancien pilote respecté, Gabin Nicaise Yala est aujourd’hui au centre des controverses. Patron de SOTRASMAR, principal acteur du pilotage maritime à Owendo, il est cité dans plusieurs affaires de factures abusives. Notamment celles du Cheval Blanc et du Tanker Amilla en 2024, où des armateurs étrangers avaient dénoncé des montants «extravagants» et des procédures interminables. Suspendue par la Marine marchande en février 2025 pour manquements aux conventions de formation, sa société a souvent bénéficié de tolérances administratives qui interrogent.
Le comportement de Yala, jugé «nuisible» par de nombreux professionnels, illustre un mal plus profond : l’absence d’un barème officiel des coûts d’assistance au Gabon et le laxisme des autorités maritimes. La Marine nationale, incapable d’intercepter le navire lors de sa fuite, et la Douane, qui a validé son départ, révèlent des failles graves dans la chaîne de surveillance. Ce vide normatif ouvre la voie aux abus, ternit l’image du port gabonais et dissuade les armateurs, qui majorent désormais leurs tarifs lorsqu’ils opèrent dans les eaux gabonaises.
Au-delà de l’affaire Jacob H, c’est toute la crédibilité du système maritime gabonais qui vacille. Le Gabon ne peut se permettre que ses ports deviennent les terrains de jeux de chasses aux devises, travesties en assistance. Derrière la prétendue disparition du manganèse, c’est un abus de pouvoir et de facture qui a pris le large, et une réputation portuaire qui, elle, risque de sombrer.
