Climat politico-social : un tableau expressionniste | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Neuf mois après l’investiture de Brice-Clotaire Oligui Nguéma, les nuages s’amoncellent. Des mesures attentatoires aux libertés accroissent les risques d’arbitraire, nourrissant le pessimisme.
L’attitude de l’exécutif intrigue, déroute, nourrit la suspicion. © D.R.
Neuf mois après l’investiture de Brice-Clotaire Oligui Nguéma, dans le faste et la ferveur populaire, les nuages s’amoncellent au-dessus de nos têtes. Naturellement, le climat politico-social s’en ressent. En apparence, le président de la République bénéficie encore de la confiance des populations. Il jouit toujours du soutien des principales forces politiques. Il n’a, à ce jour, pas d’adversaire à sa mesure, capable de le faire vaciller. Mais son aura pâlit jour après jour. Semaine après semaine, sa capacité d’entrainement perd en intensité. Plus éloquent, son sens de l’organisation et sa compréhension du fonctionnement de l’État font maintenant débat. Depuis l’annonce de la suspension des réseaux sociaux, les questions fusent de toutes parts. Pourquoi ses porte-parole se démènent-ils pour défendre une décision de la Haute autorité de la communication (Hac) ? Pourquoi le gouvernement s’est-il cru obligé de voler au secours d’une autorité administrative indépendante ? Aveu implicite d’une tutelle inavouée ? Ou simple maladresse politique ?
La défiance s’ancre
À l’évidence, l’exécutif s’est pris les pieds dans le tapis. Son attitude intrigue, déroute, nourrit la suspicion. Si les approximations des porte-parole de la présidence ont laissé une impression d’impréparation, l’attitude du gouvernement confine à l’irresponsabilité. Comment des dépositaires de l’autorité publique peuvent-ils utiliser des plateformes officiellement suspendues «jusqu’à nouvel ordre» ? Pourquoi ne sont-ils pas rappelés à l’ordre, sommés de montrer l’exemple en se pliant eux-mêmes à cette mesure ? Comment le président de la République, par ailleurs chef du gouvernement, peut-il s’accommoder de tels impairs ? Par magnanimité ? Par laxisme ? Difficile de trancher. Le tableau d’ensemble est néanmoins expressionniste, propre à nourrir le pessimisme. «Suspendre les réseaux sociaux (…) c’est suspendre le débat politique, museler l’opposition, aveugler la société civile et isoler les citoyens les uns des autres», a d’ailleurs asséné Francis Hubert Aubame, président Parti Souverainistes-écologistes.
Volens nolens, la défiance s’installe. Au fil des jours, elle s’étend. Au gré des décisions, elle s’ancre. Élu pour «réformer le système judiciaire», le chef de l’État ne peut céder à l’autoritarisme ni laisser la puissance publique prendre des libertés avec les règles. Choisi pour «protéger les citoyens et favoriser un environnement économique stable», il ne peut rester impassible face à des mesures attentatoires aux libertés fondamentales. Il en va ainsi de l’interdiction de sortie du territoire national adressée aux responsables d’entités débitrices auprès de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Consignée dans un arrêté conjoint des ministres des Affaires sociales, de l’Intérieur et de la Défense nationale, cette décision aurait à la rigueur pu relever du juge judiciaire, seul compétent pour restreindre la liberté d’aller et venir. Dans la forme, elle fragilise les garanties judiciaires. Dans le fond, elle accroit les risques d’arbitraire. Elle ne peut en aucun cas être comprise comme une contribution à la «restauration de l’État de droit».
À la croisée des chemins
Depuis mai dernier, la confiance s’étiole. Les élections d’octobre-novembre ont ravivé des souvenirs peu glorieux, généré des frustrations. Selon certains observateurs, elles ont fait passer les ténors du régime déchu pour des apprentis en matière de trucage électoral. Comme la mise en place des bureaux des chambres du Parlement, la formation du gouvernement a distendu les liens de confiance, suscité l’étonnement : s’étant taillé la part du lion, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) a accordé une prime aux novices, faisant ensuite un peu de place à des personnalités à l’engagement civique ou citoyen inconnu. Quant à la composition du bureau du Conseil économique social environnemental et culturel (Cesec), elle a soulevé des interrogations sur la volonté du pouvoir de faire vivre la démocratie participative. Les uns dans les autres, ces choix ont influencé la compréhension des récentes décisions. Inévitablement, ils auront une incidence sur la suite du septennat.
Ainsi posé, le débat ne peut être du goût des zélateurs, trop heureux d’avoir trouvé leurs places ou consolidé leurs positions. En revanche, il sert de carburant aux contempteurs de Brice-Clotaire Oligui Nguéma, entretient la grogne sociale et légitime la défiance populaire. Déjà, des partis politiques et personnalités réputés proches du pouvoir n’ont pas manqué d’exprimer leur désapprobation face à une mesure jugée antidémocratique, anticonstitutionnelle et préjudiciable à l’épanouissement individuel comme collectif. L’opposition n’a peut-être pas encore de visage identifié, mais la contestation gagne du terrain et en consistance. Annonciatrice de nouveaux défis, elle commande l’anticipation. Comme jamais, le pouvoir se trouve à la croisée des chemins.
