Décentralisation sous surveillance : l’État rappelle les élus locaux à la loi | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Dans les mairies et les conseils départementaux du Gabon, un vent de clarification souffle. Par une lettre-circulaire ferme et sans détour, le ministère de l’Intérieur met fin à une pratique longtemps tolérée : des élus qui administrent, gèrent et décident comme s’ils étaient des exécutifs. Derrière ce rappel à la loi, c’est tout l’équilibre du pouvoir local qui vacille, entre recentrage de l’autorité, tensions politiques et redéfinition du rôle des conseillers. Décryptage sommaire d’un texte administratif en apparence technique, mais aux effets très concrets sur la gouvernance locale.
L’État remet de l’ordre dans les mairies : chacun à sa place, chacun son rôle. C’est la fin des élus-gestionnaires. (image d’illustration / Intelligence Artificielle).© GabonReview
Par une lettre-circulaire en date du 9 janvier 2026, le ministère de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation a mis fin à une pratique profondément enracinée dans les collectivités locales : l’exercice de fonctions administratives par des conseillers municipaux et départementaux. Présenté comme un simple rappel juridique, le texte opère en réalité une recomposition silencieuse mais structurante du pouvoir local.
Signée par la ministre Adrien Nguema Mba, la circulaire s’appuie explicitement sur l’article 94 de la loi organique n°001/2014 du 15 juin 2015 relative à la décentralisation. Le principe rappelé est sans équivoque : les conseillers locaux, «en dehors des membres du bureau, ne peuvent exercer, au-delà de leur pouvoir délibérant au sein du conseil et des commissions qui en dépendent, toutes fonctions administratives au sein de la collectivité locale et des établissements publics locaux rattachés».
La fin d’une tolérance de fait
Le ministère constate que «certains élus locaux continuent d’exercer des fonctions administratives dans les collectivités locales, en totale méconnaissance de l’article 94». Cette phrase acte la fin d’une confusion longtemps entretenue entre mandat politique et gestion administrative. Désormais, l’élu délibère, contrôle et oriente ; il n’administre plus.
La circulaire enjoint ainsi aux autorités locales de «prendre toutes les dispositions qui s’imposent, afin d’amener les intéressés à opérer les choix appropriés et conformes aux dispositions précédemment évoquées». Une exigence de mise en conformité immédiate, sans phase transitoire explicitement prévue.
Un choc politique discret dans les collectivités
Sur le terrain, l’impact est loin d’être neutre. Dans de nombreuses mairies et conseils départementaux, des conseillers avaient bâti leur influence sur la gestion directe de secteurs stratégiques : marchés, affaires sociales, voirie, finances locales. La circulaire les en dépossède, recentrant l’exécutif entre les mains du maire, de ses adjoints et de l’administration technique.
Cette redistribution du pouvoir fragilise certaines majorités locales fondées sur des équilibres informels. Le texte anticipe d’ailleurs des ruptures, en précisant que «le remplacement des élus démissionnaires sera organisé conformément aux dispositions des textes en vigueur». Le ministère prend soin de limiter la portée du rappel en soulignant que ces règles «ne s’appliquent pas aux simples agents municipaux ou départementaux».
Clarification juridique ou reprise en main politique ?
Au-delà du droit, la circulaire agit comme un instrument de discipline institutionnelle. Elle professionnalise l’administration locale, mais concentre aussi le pouvoir exécutif, réduisant les contre-pouvoirs internes. En rappelant strictement la loi, l’État gabonais ne corrige pas seulement une dérive : il redessine les rapports de force au niveau local, au risque de tensions politiques immédiates, mais au nom d’une gouvernance plus lisible et juridiquement assumée.
