Sikôlo’o : quand la bande dessinée gabonaise trace les chemins de l’excellence | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Dans un pays où les violences scolaires occupent désormais le devant de la scène médiatique, une initiative culturelle d’envergure vient rappeler que l’éducation peut aussi s’incarner dans la douceur d’un récit illustré. Le vendredi 28 novembre 2025, au cœur du collège Michel Dirat, s’est déroulé le lancement du tome 2 de Sikôlo’o, «Sur les pas des géants», œuvre gabonaise portée par le tandem mère-fille Ngouo Bela et Keybryd-Garcya Um Mboulou. Une proposition éditoriale qui transcende le simple divertissement pour s’ériger en véritable manifeste pédagogique.
En médaillon, la première de couverture du tome 2 de Sikôlo’o, «Sur les pas des géants». © GabonReview (montage)
Le second opus de la collection Sikôlo’o déploie une ambition double : sensibiliser les jeunes lecteurs aux défis moraux de leur temps tout en les invitant à découvrir les trésors méconnus de leur territoire. L’intrigue se déploie dans les contrées authentiques du Moyen-Ogooué, faisant de Lambaréné bien plus qu’un simple décor, une destination écoresponsable et un lieu de mémoire collective.
Les pages de cette bande dessinée foisonnent de références à la biodiversité locale : bananiers majestueux, badamiers centenaires, paysages d’une luxuriance préservée. Les jeunes héros cheminent entre des sites emblématiques du Gabon : le Rond-point de la démocratie, l’échangeur de Nzeng-Ayong, les havres touristiques de Tsamba-Magotsi. À travers cette géographie narrative, c’est toute une conscience environnementale qui s’éveille, appuyée par l’intervention de l’initiative Clean Africa, la compagnie gabonaise pour l’entretien, l’assainissement et le nettoyage basée à Libreville.
Une fiction ancrée dans le réel
Vue de la cérémonie de présentation de l’ouvrage, le 28 novembre 2025, collège Michel Dirat à Libreville. © D.R.
L’authenticité narrative constitue l’une des forces majeures de cette œuvre. Ngouo Bela, avec la rigueur d’une sociologue, a pris soin d’ancrer son récit dans une réalité socio-économique tangible : «Pour la crédibilité du récit, il fallait tenir compte du vécu des parents. La maman d’Itou Makambe est parent solo et entrepreneure. Après le Covid, elle n’aurait pas pu se permettre un voyage coûteux. Lambaréné s’imposait naturellement :accessible, riche, authentique. En plus, il y avait un lien avec le propriétaire d’Agnogobit.»
Cette attention aux contraintes économiques des familles gabonaises confère au récit une profondeur inhabituelle pour une œuvre destinée à la jeunesse. Lambaréné devient ainsi un personnage à part entière, chargé d’histoire et d’humanité. «C’est aussi la ville du Grand Blanc, un lieu que beaucoup d’enfants ont vu à la télévision. Il fallait lui faire un clin d’œil. On y trouve une population vieillissante, des sites magnifiques, des hippopotames, des écosystèmes marins, de la bonne nourriture… Et beaucoup d’histoires, comme celle du roi Soleil.»
Thématiques sociales : au-delà du manichéisme
Ce qui distingue «Sur les pas des géants» des productions conventionnelles pour la jeunesse réside dans son refus des simplifications morales. L’œuvre aborde de front des problématiques sociétales importantes : l’inclusion, le vivre-ensemble, le pardon, la loyauté, le respect de la différence, la résilience. Mais surtout, elle ose interroger les mécanismes du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement avec une sophistication rare.
Les autrices revendiquent une approche inclusive qui traverse l’ensemble de leur création. Les personnages portent les marques de la diversité humaine (vitiligo, fauteuil roulant, cécité) sans que ces particularités ne soient jamais érigées en obstacles narratifs. Ngouo Bela précise d’ailleurs que ses personnages «ont souvent des couacs, mais ils finissent toujours par la résolution pacifique des conflits.»
La question du harcèlement est traitée avec une finesse psychologique remarquable. L’éditrice refuse la dichotomie simpliste victime-bourreau : «On rappelle qu’il y a la victime, mais aussi le bourreau qui est lui-même une victime de la société. La méconnaissance rend souvent offensif. Itou Makambe transforme ses bourreaux en amis et les amène à se regarder pour qu’ils deviennent des ambassadeurs de la paix.»
Cette vision humaniste se trouve renforcée par l’évocation d’un fait divers récent impliquant le jeune Warren. Pour Ngouo Bela, les agresseurs sont «des bourreaux, officiellement, mais ce sont d’abord des victimes de systèmes familiaux ou sociétaux.» Une posture qui privilégie la compréhension à la condamnation, l’éducation à la répression.
Une transmission intergénérationnelle
Ngouo Bela (robe noire) avec une lectrice ayant le tome 1. © D.R.
Au-delà de son contenu, Sikôlo’o incarne un projet profondément familial et intergénérationnel. La collaboration entre Ngouo Bela et sa fille Keybryd-Garcya Um Mboulou transcende le simple exercice littéraire pour s’inscrire dans une logique de transmission des valeurs : «En tant que maman, j’ai cette volonté de lui transmettre des valeurs pour qu’elle soit cette passerelle pour les générations futures. Cette petite voix qui dit : ‘Maman disait ceci’, et qui le tenait elle-même de son père. Nous sommes dans un processus continu.»
L’œuvre devient ainsi bien plus qu’un livre : elle se transforme en héritage culturel, en pont mémoriel entre les générations. Son ambition dépasse les frontières gabonaises pour toucher l’ensemble des communautés afro-descendantes en quête de références continentales authentiques.
Une reconnaissance institutionnelle en marche
Distribuée par Multipress, la collection Sikôlo’o s’impose progressivement comme une référence de la littérature jeunesse gabonaise à vocation éducative. Le tome 1 a déjà obtenu l’homologation de l’Institut pédagogique national (IPN) pour le cycle secondaire, reconnaissance institutionnelle qui valide la pertinence pédagogique du projet.
Les autrices envisagent désormais de soumettre ce deuxième tome aux experts de l’IPN, avec l’espoir d’une adoption dans les établissements scolaires. Une perspective qui pourrait faire de Sikôlo’o un outil pédagogique à part entière, réconciliant le plaisir de la lecture avec les impératifs éducatifs.
Dans un contexte où les jeunes consacrent un temps décroissant aux livres, happés par l’ivresse numérique et la profusion d’écrans, Sikôlo’o propose une alternative joyeuse, instructive et porteuse de sens. «Sur les pas des géants» affirme l’ambition de cette collection : éduquer sans moraliser, sensibiliser sans culpabiliser, inspirer en célébrant la richesse culturelle du continent africain.
Plus qu’une bande dessinée, Sikôlo’o s’érige en projet de société, en acte de résistance culturelle face à l’uniformisation mondialisée. En offrant à la jeunesse gabonaise et africaine des repères identitaires ancrés dans leur propre univers, Ngouo Bela et Keybryd-Garcya Um Mboulou tracent les contours d’une littérature jeunesse qui refuse de choisir entre l’excellence artistique et l’utilité sociale.
C’est là, peut-être, que réside la véritable grandeur de cette œuvre : dans sa capacité à transformer chaque jeune lecteur en géant à son tour, armé de valeurs humanistes et d’une conscience aiguë de son héritage culturel.
Thécia Nyomba (Stagiaire)
