[Tribune] Gabon : Quand la volonté politique se heurte au mur de l’État profond | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

[Tribune] Gabon : Quand la volonté politique se heurte au mur de l'État profond | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

 

Alors que les enseignants gabonais observaient une grève paralysante, que la crise énergétique plonge des quartiers entiers dans l’obscurité, que la cherté de la vie érode le pouvoir d’achat des familles, que le chômage dévaste la jeunesse et que l’état désastreux des routes témoigne de décennies de négligence, une question s’impose : pourquoi l’État gabonais, capable jadis de mobiliser des ressources colossales pour enrichir une élite, se révèle-t-il impuissant face aux besoins élémentaires de sa population ? La réponse de Barack Nyare Mba*.

D’un côté, le peuple face au mur du quotidien. De l’autre, l’ombre de ceux qui, depuis des décennies, tiennent les rênes sans jamais rendre de comptes. © GabonReview / Dall-E (IA)

 

Président du Mouvement Citoyen Ndjolé Debout, Barack Nyare Mba est également connu comme blogueur, Digital Manager, concepteur-rédacteur, entrepreneur, panafricaniste et partisan de la «renaissance africaine». © D.R.

Nicolas Machiavel affirmait avec justesse : « Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent ». Une maxime qui résonne comme une cruelle ironie dans notre pays, où les difficultés structurelles de l’appareil étatique semblent plus fortes que la volonté réformatrice de ses dirigeants.

L’absurde démonstration du régime Bongo

L’histoire récente du Gabon nous offre une démonstration par l’absurde édifiante mise à jour lors du procès de la Young Team : l’ancien régime Bongo/PDG a brillamment prouvé que quand on veut, on peut. Obstacles légaux, contraintes budgétaires, entraves constitutionnelles, barrières déontologiques… rien n’a jamais entravé leur détermination à piller méthodiquement les richesses nationales. Paradoxalement, ces mêmes difficultés devenaient soudainement insurmontables dès qu’il s’agissait de résoudre les problèmes élémentaires des gabonais.

Cette schizophrénie institutionnelle n’est pas le fruit du hasard. Elle révèle l’existence d’un esprit qui perdure, une mentalité qui guide toujours l’appareil administratif gabonais.

L’État profond : l’ennemi invisible mais omniprésent

Comme l’a sagement observé Albert Einstein : « On ne peut pas résoudre un problème avec le même esprit qui l’a créé ». Or, le régime actuel commet précisément cette erreur fatale en tentant de combattre les maux du passé avec les outils et l’état d’esprit qui les ont engendrés.

Cet esprit a un nom : l’État profond, ou « Deep State » dans la terminologie anglo-saxonne. Il s’incarne dans ces hommes et femmes solidement installés dans l’administration et la haute fonction publique depuis des décennies. Véritables gardiens du temple, ils luttent avec acharnement, par l’inertie et le sabotage organisé, pour préserver leurs privilèges, leurs réseaux clientélistes et leurs pratiques de détournement.

Il s’agit ni plus ni moins d’un pouvoir parallèle, doté de sa propre idéologie, indépendant du pouvoir élu par le peuple et souvent en opposition frontale avec lui.

La puissance de cet État profond repose sur trois piliers :

  • L’expertise technique : la maîtrise absolue des dossiers et des procédures
  • La longévité : des décennies de présence qui leur confèrent une connaissance intime de l’appareil d’État
  • Le réseau : un maillage dense de complicités à tous les niveaux de l’administration

Ces atouts conjugués les rendent apparemment indéboulonnables aux yeux du pouvoir exécutif. Leur arsenal est redoutable : études de projets interminablement retardées, réformes sabotées ou enlisées, procédures kafkaïennes à souhait, tensions orchestrées avec les syndicats pour faire tomber les ministres réformateurs…

Comme le notait Montesquieu : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Mais que faire lorsque le pouvoir qui arrête n’est pas celui qu’on croit, lorsqu’il opère dans l’ombre, sans mandat électoral ni responsabilité démocratique ?

L’urgence d’une rupture radicale

Face à un tel adversaire interne, la tiédeur est synonyme de défaite. L’État doit faire preuve d’une détermination implacable s’il veut véritablement se réformer. L’histoire nous enseigne que tous les pays aujourd’hui prospères ont dû, après la chute de régimes corrompus, procéder à une épuration administrative courageuse et sans concession.

La réforme en profondeur de l’administration publique gabonaise et le démantèlement de cet État profond constituent le préalable absolu à toute restauration de la dignité des Gabonais. Sans cette volonté affichée et mise en œuvre, deux conclusions s’imposeront inéluctablement :

  1. Soit nous avons un État faible et incapable, dépassé par ses propres structures, impuissant face à ses serviteurs devenus maîtres.
  2. Soit nous avons un État complice du malheur des Gabonais, qui utilise l’État profond comme alibi commode pour justifier son immobilisme.

Un appel à l’action

Citoyens gabonais, le véritable ennemi n’est pas toujours où l’on croit. Il n’est pas forcément visible. Il se dissimule aussi dans les méandres bureaucratiques, dans les couloirs feutrés des ministères, derrière des titres ronflants et des discours techniques.

Le pouvoir en place doit comprendre une vérité fondamentale : on ne négocie pas avec un cancer, on l’extirpe. La réforme administrative n’est pas une option politique parmi d’autres, c’est une question de survie nationale.

La volonté sans la détermination n’est qu’un vœu pieux. La détermination sans actions concrètes n’est que gesticulation. Le Gabon attend des actes, pas des discours.

Barack Nyare Mba*

Président du Mouvement Citoyen Ndjolé Debout.