[Tribune] Hommage à Auguste Moussirou-Mouyama, ou comment mettre de la fantaisie dans la vie et de l’ordre dans ses idées | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

[Tribune] Hommage à Auguste Moussirou-Mouyama, ou comment mettre de la fantaisie dans la vie et de l’ordre dans ses idées | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

 

Né le 14 juillet 1958 à Mouila, Auguste Moussirou Mouyama, passeur de savoirs dans la sociolinguistique gabonaise, poète, romancier et infatigable défenseur des langues africaines, enseignant à l’Université Omar-Bongo (UOB) de Libreville, s’est éteint dans la nuit du 22 au 23 février 2026 à Arras, en France. Au lendemain de son départ, l’un de ses anciens étudiants et disciple, Lemien Lendzeyi, doctorant en Sciences de l’éducation, lui a rendu hommage dans la Tribune ci-dessous. «Cet hommage est celui d’un disciple qui sait que la Forêt ne meurt jamais : elle se transmet», a-t-il indiqué, ajoutant qu’«il est des hommes qui ne passent pas : ils prennent racine». «Auguste Moussirou-Mouyama était de cette trempe rare».

Auguste Moussirou-Mouyama, le poète, romancier et infatigable défenseur des langues africaines de son vivant. © D.R.

 

Lemien Lendzeyi, ancien étudiant d’Auguste Moussirou-Mouyama en sociolinguistique, doctorant en Sciences de l’éducation. © D.R.

Il y a des rencontres qui ne relèvent pas du hasard, mais de la destinée. Auguste Moussirou-Mouyama n’a pas seulement été mon professeur ; il a été mon maître. Celui qui m’a appris à penser sans me disperser, à aimer les mots sans les idolâtrer, à comprendre que la langue est un territoire de responsabilité. Dans l’ombre dense et lumineuse de cette Forêt qu’il incarnait, j’ai appris à mettre de la fantaisie dans ma vie et de l’ordre dans mes idées. Aujourd’hui qu’il s’est élevé vers le silence des grands esprits, je mesure combien il continue de parler en moi.

Cet hommage est celui d’un disciple qui sait que la Forêt ne meurt jamais : elle se transmet.

Il est des hommes qui ne passent pas : ils prennent racine. Auguste Moussirou-Mouyama était de cette trempe rare. Son nom, Moussirou, disait déjà l’essentiel : la Forêt. Forêt équatoriale, dense et généreuse, gabonaise jusqu’au cœur, où chaque pas exige attention, humilité et patience. Une Forêt qui ne se livre pas d’un coup, mais qui initie, éprouve et transforme. Ainsi étaient ses enseignements : vastes, profonds, féconds, toujours porteurs d’une promesse de sens.

Il parlait comme une Forêt respire. Sans digression inutile, mais avec cette autorité tranquille des anciens arbres. Ses cours étaient des rivières de savoir, charriant linguistique, culture, politique et poésie. On y apprenait que les langues ne sont pas de simples outils, mais des matrices de pensée, des territoires de dignité. Il éclairait tout d’un savoir neuf, laissant derrière lui une trace persistante, comme l’odeur de la terre après la pluie.

Esprit éclectique, vivace et puissant, il était aussi rieur. Un rire d’homme du Sud, ce rire punu qui détend sans relâcher l’exigence, qui capte l’attention et ne laisse aucun esprit se perdre. Il abordait les sujets les plus complexes avec une clarté déconcertante, un humour précis, et ce génie de la formule qui frappe juste. Il savait rappeler, avec une bienveillance ferme, qu’il fallait « mettre de la fantaisie dans sa vie et de l’ordre dans ses idées ». Non pour brider l’imagination, mais pour lui donner une architecture. Non pour étouffer la pensée, mais pour l’armer.

Maître, il l’était pleinement. Et le maître ne meurt pas. Il parle dans le disciple, et le disciple parle déjà dans le futur disciple. Suivre Auguste Moussirou-Mouyama, c’était accepter d’entrer dans une Forêt d’idées avec un signet à la main, tant il y avait à lire, à relire, à méditer. Il fallait apprendre à s’arrêter, « à ne pas papillonner », à écouter la langue comme on écoute un ancien : avec respect.

Il avait fait des mots sa demeure. Poète, romancier, sociolinguiste, il a défendu sans relâche les langues africaines, leur dignité, leur place dans le monde. Sa pensée portait un rêve humaniste : un espace francophone libéré de ses peurs originelles, où les langues dialoguent sans hiérarchie écrasante, comme les arbres d’une même canopée partageant la lumière. La maladie a tenté de lui ravir la mémoire, de brouiller les sentiers. Elle n’a jamais pu déraciner l’essentiel. La Forêt tenait encore, debout, silencieuse et digne.

Aujourd’hui, la Forêt semble endeuillée. Mais la Forêt ne meurt pas. Elle change de saison. Elle se transmet par ses graines, par l’ombre qu’elle laisse, par la fraîcheur qu’elle offre à ceux qui marchent encore. Auguste Moussirou-Mouyama demeure cet esprit-Forêt, enraciné dans la terre gabonaise et ouvert au monde, dont la voix continue de murmurer à l’oreille de ceux qui pensent, enseignent et cherchent : avance, mais n’oublie jamais d’ordonner ta pensée pour mieux libérer ta fantaisie.