Tribune Libre I Iboga : Pour un modèle de souveraineté industrielle face aux mirages de l’extraction moléculaire | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |
Au sortir du forum international de Libreville, le Gabon refuse de voir son « Bois Sacré » devenir le nouveau pétrole : une ressource pillée sous sa forme brute pour enrichir des laboratoires lointains. Contre le modèle américain focalisé sur l’extraction exclusive de l’ibogaïne, Hervé Omva, acteur de la domestication à Bibasse, oppose une vision radicale : la souveraineté par la transformation intégrale. L’enjeu n’est plus seulement médical, il est industriel. En capitalisant sur le marché africain et sur une expertise locale déjà prête à l’export, le Gabon peut briser le cycle de l’économie de rente. L’objectif est clair : transformer notre héritage en un leader économique mondial, sans dépendre des financements extérieurs ni brader nos savoir-faire ancestraux.
« On n’a pas besoin d’aller extraire notre ibogaïne aux USA pour qu’elle génère des ressources au Gabon. ». © D.R.
Hervé Omva, acteur de la domestication à Bibasse. © D.R
Au sortir de la Conférence internationale sur l’Iboga tenue à Libreville du 12 au 14 janvier 2026, l’heure est au choix stratégique pour le Gabon. Alors que le modèle économique promu par nos partenaires américains se focalise quasi exclusivement sur l’extraction de l’ibogaïne pour un usage clinique occidental, une autre voie, plus endogène et souveraine, s’impose. Fort d’une expérience de domestication lancée il y a plus de dix ans à Bibasse, avec près de 10 000 plants en production, nous défendons une valorisation intégrale de la plante. L’enjeu est double : transformer le Gabon en leader industriel mondial et protéger notre patrimoine contre une nouvelle forme de prédation économique.
Le débat qui s’est ouvert lors de ce forum international dépasse le cadre de la pharmacopée. Il s’agit avant tout d’un enjeu de souveraineté économique. C’est un débat sur notre modèle de développement. En tant qu’acteur engagé dans la domestication et la valorisation de notre « Bois Sacré », depuis 1999, je constate un décalage entre les propositions extérieures et la réalité de notre potentiel national et je refuse de voir l’Iboga suivre la trajectoire déclinante de nos ressources naturelles traditionnelles.
Sortir du paradigme de l’extraction moléculaire
Le modèle américain privilégie l’ibogaïne, un alcaloïde isolé, au détriment de la plante entière. C’est une erreur stratégique et scientifique. Comme je l’ai déjà indiqué : « L’ibogaïne n’est qu’un alcaloïde parmi tant d’autres, et il est important de ne pas se limiter à cette seule molécule. » En nous focalisant uniquement sur cette molécule, nous risquons de reproduire le schéma tragique des industries extractives.
L’analogie avec le pétrole est ici fondamentale. Durant des décennies, le Gabon a extrait son brut pour l’envoyer vers des raffineries étrangères, rachetant ensuite à prix d’or des produits finis qu’il aurait pu produire sur son sol. Ce modèle de «l’économie de rente» nous a privés de valeur ajoutée, d’emplois qualifiés et de souveraineté technologique.
Vouloir isoler l’ibogaïne pour l’exporter vers les laboratoires américains procède de la même logique d’appauvrissement. «Nous n’avons pas besoin de suivre le modèle américain sur l’ibogaïne et le pillage de nos savoir-faire […]. Cela nous permettra de mettre en place une stratégie de conquête du marché mondial sans avoir besoin de l’argent des pilleurs comme nous le vivons aujourd’hui avec nos matières premières, à l’exemple du pétrole. » Si nous cédons à la monoculture de l’alcaloïde, nous condamnons le Gabon à n’être que la base arrière d’une industrie pharmaceutique mondiale qui captera l’essentiel de la richesse. À l’inverse, en misant sur la plante entière et ses transformations primaires, nous « raffinons » nous-mêmes notre ressource.
Le Gabon ne possède pas encore les infrastructures de pointe pour l’utilisation clinique complexe de l’ibogaïne pure. Vouloir s’aligner sur ce modèle, c’est accepter une dépendance technologique et financière. « On n’a pas besoin d’aller extraire notre ibogaïne aux USA pour qu’elle génère des ressources au Gabon. » La plante entière, transformée localement, possède un spectre d’action et un potentiel commercial bien plus vaste.
L’illusion du laboratoire clinique occidental
Le modèle promu par nos partenaires américains exige des infrastructures cliniques et des laboratoires de haute technologie dont le pays ne dispose pas encore de manière souveraine. « Au Gabon, nous n’avons pas de laboratoire pour gérer la question de l’ibogaïne et les structures qui nous permettront son utilisation clinique. » Plutôt que d’attendre une hypothétique mise à niveau technologique financée par l’extérieur, nous devons capitaliser sur ce qui existe. Nos produits, issus de l’expertise locale, sont déjà prêts. Ils respectent les normes internationales et répondent à une demande massive. « L’expertise gabonaise a déjà des produits aux normes internationales sur le marché local qui ont juste besoin des autorisations administratives pour SORTIR DU PAYS. » L’Iboga n’est pas qu’une molécule ; c’est un totum végétal dont la puissance économique réside dans sa diversité chimique.
Le marché africain : une opportunité immédiate et souveraine
Le marché américain, avec ses régulations protectionnistes et son focus exclusif sur l’ibogaïne, ne doit pas être notre seule boussole. Pendant que les regards sont tournés vers l’Occident, nous négligeons un géant à notre porte : le marché africain. Ce marché est mûr, accessible et demandeur de produits à base d’iboga issus de transformations primaires maîtrisées. En vendant des produits finis à base d’Iboga sur le continent, le Gabon peut bâtir une industrie prospère et résiliente.
Cette indépendance financière est la condition sine qua non pour ne pas subir le pillage de nos connaissances. L’extraction de l’ibogaïne aux USA n’est pas une fatalité pour générer des ressources : «On n’a pas besoin d’aller extraire notre ibogaïne aux USA pour qu’elle génère des ressources au Gabon. »
Il est impératif de mettre en place une stratégie de conquête qui préserve notre identité. Suivre aveuglément le modèle de certains partenaires reviendrait à organiser le pillage de nos savoir-faire ancestraux. «Nous n’avons pas besoin de suivre le modèle américain sur l’ibogaïne et le pillage de nos savoir-faire qui intéressent un certain marché américain que nous connaissons parfaitement.»
L’Iboga ne doit pas devenir le « pétrole vert » du Gabon dans le sens péjoratif du terme : une matière première exportée brute pour être revendue à prix d’or après transformation à l’étranger. La valorisation intégrale de la racine à la feuille est notre meilleur bouclier contre cette dépossession. Elle permet de construire une industrie résiliente, créatrice d’emplois locaux et protectrice de la biodiversité.
Pour une réflexion inclusive et nationale
Le chemin vers l’indépendance économique passe par la reconnaissance de nos propres forces. Les travaux de cartographie et de domestication existent déjà. Ce qu’il manque, c’est une volonté politique d’intégration des acteurs locaux dans le processus décisionnel. «Qu’ils [les partenaires] nous accompagnent dans la cartographie de l’existant, les travaux existent au Gabon. Il faut juste réunir les secteurs concernés pour convoquer une réflexion qui donne la parole aux acteurs».
Le Gabon a l’opportunité historique de devenir le premier pôle industriel mondial de l’Iboga. Pour ce faire, nous devons valoriser la plante dans son ensemble, simplifier les procédures administratives d’exportation pour nos champions nationaux et placer la souveraineté au cœur de chaque partenariat. L’Afrique a besoin de l’Iboga, et le Gabon est prêt à répondre à cet appel.
La réussite de la filière Iboga ne se jouera pas dans des bureaux climatisés à l’étranger, mais dans les plantations comme celle de Bibasse, où la domestication est une réalité tangible depuis 2015.
Hervé Omva, acteur de la domestication de l’Iboga
