[Tribune] Silence assourdissant face à l’ébullition sociale : jusqu’où irons-nous ? | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

[Tribune] Silence assourdissant face à l’ébullition sociale : jusqu’où irons-nous ? | Gabonreview.com | Actualité du Gabon |

 

Alors que les signaux d’alerte sociale se multiplient et que des secteurs clés de la vie nationale entrent en ébullition, une question centrale s’impose : jusqu’où peut aller un pays confronté à la colère de ses travailleurs sans réponse politique claire ? Entre grèves persistantes, malaise hospitalier et crispations économiques, la présente tribune pose un diagnostic sévère sur une gouvernance jugée sourde aux urgences sociales et sur un pouvoir accusé de hiérarchiser ses priorités au détriment des citoyens. Une analyse frontale, engagée et sans faux-semblants, signée par Michel Ongoundou Loundah*, ancien sénateur de la Transition et président du parti Reagir.

«La colère qui s’exprime aujourd’hui n’est pas un bruit passager. Elle est le symptôme d’une nation qui réclame justice, considération et responsabilité», dixit Michel Ongoundou Loundah. © GabonReview / Dall-E (Intelligence artificielle)

 

* Figure politique gabonaise contemporaine, ancien sénateur de la Transition, Michel Ongoundou Loundah est le président du parti «Réappropriation du Gabon, de son Indépendance, pour sa Reconstruction» (REAGIR). © D.R.

Le Gabon assiste aujourd’hui à une montée des tensions sociales qui n’a rien d’anecdotique. Ce n’est pas une simple succession d’alertes, mais une accumulation de signaux forts qui convergent vers une même réalité : l’État fait face à des fractures profondes dans des secteurs qui structurent la vie collective. Le pays avance sur une ligne de faille de plus en plus instable, pendant que le pouvoir, lui, semble incapable, ou peu désireux, d’en mesurer la gravité.

La crise qui secoue l’éducation nationale en est l’illustration la plus visible. La grève des enseignants du secteur public, prolongée et largement suivie, révèle un malaise structurel ancien. Derrière les salles de classe désertées se cache une réalité faite de carrières bloquées, de rappels de salaires impayés, de primes inexistantes et de conditions de travail dégradées. L’école gabonaise ne vacille pas par caprice, elle ploie sous le poids de décennies de promesses non tenues et d’une gestion administrative qui a progressivement vidé le service public de son sens.

Cette agitation ne se limite pas aux niveaux primaire et secondaire. L’enseignement supérieur, longtemps tenu à l’écart de toute évolution significative, entre à son tour dans une zone de turbulence. Les enseignants-chercheurs de nos universités dénoncent l’immobilisme, le mépris institutionnel et l’absence de perspectives claires. À ces tensions s’ajoute le malaise grandissant dans le monde hospitalier, où les personnels de santé, épuisés et sous-équipés, multiplient les signaux d’alerte. Même le secteur pétrolier, pilier de l’économie nationale, laisse transparaître des crispations qui, si elles venaient à s’intensifier, pourraient avoir des conséquences majeures sur l’ensemble du pays.

Face à ce paysage social en surchauffe, un fait s’impose avec une brutalité glaçante : le silence du Président de la République. Celui qui concentre l’ensemble des leviers institutionnels, politiques et symboliques de l’État, celui qui incarne théoriquement l’arbitre et le garant de la cohésion nationale, choisit de se retirer du débat public au moment précis où la nation attend une parole forte. Ce mutisme, aggravé par des déplacements à l’étranger en pleine montée des tensions, est perçu par une large partie de la population comme une désertion, ou tout simplement comme un renoncement à l’essence même de la fonction présidentielle.

Pendant ce temps, le gouvernement UDB/CTRI adopte une posture qui confine à l’absurde. Plutôt que de reconnaître la profondeur de la crise sociale, il tente d’en déplacer la responsabilité sur les enseignants, les accusant de mettre en péril l’année scolaire. Cette grossière tentative de culpabilisation sonne faux. Elle heurte d’autant plus qu’en 2025, le calendrier scolaire a été bouleversé à deux reprises pour organiser des élections dont l’urgence n’était nullement démontrée. À ces occasions, les contraintes pédagogiques n’avaient suscité aucune inquiétude particulière et les moyens financiers avaient été mobilisés sans hésitation. Aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de régler une dette sociale élémentaire envers ceux qui forment l’avenir du pays, le régime UDB/CTRI feint la pénurie.

Cette contradiction n’est pas accidentelle. Elle révèle un pouvoir capable de trouver des ressources pour assurer sa propre perpétuation, mais étrangement démuni lorsqu’il faut répondre aux besoins fondamentaux des citoyens. On mobilise l’administration pour des enjeux politiques, mais on la laisse inerte face aux urgences sociales. On invoque la stabilité, tout en semant, par l’injustice et le mépris, les germes d’une instabilité durable.

La stratégie de dénigrement des corps intermédiaires, en particulier des enseignants, constitue une faute politique majeure. Elle ne désamorce rien. Elle alimente la colère, accentue la défiance et creuse un fossé déjà profond entre les gouvernants et la société. Elle trahit surtout une déconnexion inquiétante entre les centres de décision et la réalité quotidienne des Gabonais.

En tant que président du parti REAGIR, je refuse de me taire face à ce silence d’État et à cette gestion à deux vitesses des priorités nationales. Le Président de la République doit sortir de son mutisme et assumer pleinement les responsabilités que lui confère sa charge. Le gouvernement doit mettre un terme immédiat à toute tentative de stigmatisation des enseignants et des travailleurs des secteurs essentiels, et engager, avec la même détermination que pour les échéances électorales, les moyens nécessaires pour apaiser la crise sociale et préserver l’avenir de nos enfants.

La société civile, les syndicats et l’ensemble des forces vives doivent rester mobilisés, unis et vigilants. Ce combat dépasse les revendications sectorielles. Il touche à la dignité du travail, à la crédibilité de l’État et à la définition même des priorités nationales. La colère qui s’exprime aujourd’hui n’est pas un bruit passager. Elle est le symptôme d’une nation qui réclame justice, considération et responsabilité.

Le Gabon ne pourra indéfiniment contenir une telle tension sans en payer le prix politique et social. La paix, la vraie, ne se proclame pas par des discours creux ou par le silence. Elle se construit par l’écoute, le dialogue et le respect des engagements. Le changement n’est plus une hypothèse. Il s’impose désormais comme une nécessité impérieuse.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH*

 Ancien sénateur de la Transition / Président de REAGIR